Éditorial

La Théorie du plus con que soi

Augmenter ses rendements en évitant les perdants
(règle #2 d’Eric)

À notre arrivée au cinéma, le tableau des films présentés ce soir-là indiquait « Presque complet » pour la représentation que nous souhaitions voir. Moins de 10 places étaient encore libres dans cette salle mais nous étions, ma conjointe et moi, quatorzième et quinzième dans la file d’attente pour se procurer des billets. Le sort de notre soirée cinéma dépendait maintenant du choix des 13 personnes devant nous. On prêta alors indiscrètement attention aux conversations des gens autour pour échantillonner l’intérêt pour les productions à l’affiche avec un double objectif : 1) estimer les chances que les gens devant nous choisissent une autre représentation et 2) en apprendre un peu plus sur les autres films et préparer un plan B au cas où il n’y aurait plus de place pour notre 1er choix.

Le choix des gens rassemblés dans une foule est un phénomène intéressant à observer. En fait, j’adore analyser les comportements humains, à commencer par le mien. Dès mes premières années d’investisseur, j’écrivais avec passion mes expériences boursières personnelles. Je souhaitais développer des règles de négociation auxquelles j’adhérerais ensuite avec discipline. Au cours des années 90, je croyais avoir rédigé la phrase qui deviendrait la pierre angulaire de ma philosophie d’investissement : « Éviter les foules pour être le premier dans la suivante… ». En clair, ça signifiait pour moi de ne pas acheter des titres populaires, mais de plutôt me positionner à bas prix dans ce qui pourrait être le prochain secteur intéressant et d’attendre que la foule me rejoigne.

Cette idée me semblait brillante et j’ai alors acheté des actions d’une entreprise d’ingénierie, alors que le secteur de la construction n’était pas du tout un thème d’investissement populaire. Ce titre était fortement sous-évalué alors tout ce que j’avais à faire, c’était d’attendre. Mais je peux vous dire que j’ai attendu… attendu… très longtemps. À la bourse, on appelle cette erreur le piège de la valeur. L’action a stagné pendant des années alors que tous mes amis s’amusaient à transiger à profit des titres de technologie. Quand mon action a finalement progressé de 50%, pas besoin de vous dire que je l’ai vendue. J’avais tant attendu. Mais cette vente fut elle aussi une erreur. L’action vaut aujourd’hui 5 fois plus qu’au moment où je l’ai liquidée. J’ai donc effacé mon dicton « Éviter les foules pour être le premier dans la suivante », réalisant que c’est un peu comme arriver à 15 heures pour un réveillon, attendre seul pendant des heures et quitter à 22 heures alors qu’il commence pourtant à y avoir des invités pour aller attendre ailleurs qu’une autre fête commence.

Il faut apprendre de ses erreurs si on ne veut pas les commettre à répétition. C’est pourquoi, depuis quelques années, j’adhère plutôt à ce que je me plais à faire connaître sous le nom de la Théorie du plus con que soi. Ainsi, je sais que je suis con d’acheter des actions qui ont déjà monté de 30% avant que je ne les acquière, mais je me dis que je trouverai possiblement plus con que moi pour me les racheter pour encore plus cher éventuellement. Plutôt que d’éviter les foules, on doit les observer pour connaître ce qui est populaire et qui pourrait le demeurer pour un certain temps.

L’homme n’aime généralement pas se sentir seul. Il se sent réconforté lorsqu’il achète ce que les autres achètent; il est un animal social de nature. Cet attachement social lui vient de son cerveau qui sécrète une substance chimique appelée ocytocine[1]. Il faut savoir que l’ocytocine a également son rôle à jouer pour la sensation du plaisir. Ainsi, il est fréquent que le fait de se comporter comme les autres coïncide avec un sentiment de bien-être. Ainsi, une action monte fortement lorsque de plus en plus de gens s’offrent le plaisir de l’acheter comme le font les gens qui les entourent. Bien sûr, tout excès d’enthousiasme crée une bulle spéculative qui finit par se dégonfler, ce qui pousse les détracteurs de la Théorie du plus con que soi à recommander d’éviter les titres populaires. Je vous dirais au contraire qu’il est dangereux d’ignorer la saveur du mois (on risque de se faire prendre dans le piège de la valeur, de manquer la fête). La transaction idéale est d’investir dans un titre populaire, même s’il est déjà cher, tout en ayant la sagesse de reconnaître les signes qui indiqueront quand la parade sera terminée. Beaucoup plus facile à dire qu’à faire, mais c’est un défi stimulant qu’il faut relever le plus souvent possible pour connaître du succès.

Eric Gaudreau, M.Sc., CFA
Conseiller en placement
Gestionnaire de portefeuille
Groupe Gestionnaires de portefeuille FBN
Tél.: 1 800 463-2635

 


[1]Zack, P.J., A.A. Stanton et S. Ahmadi. 2007. « Oxytocin Increases Generosity in Humans. » PLoS One, vol. 2, no.11:e1128.


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