Éditorial

Bad news is good news

Quand ça va mal… ça va mieux! Plus les statistiques économiques pointent vers un ralentissement ces derniers temps, plus les marchés boursiers semblent monter. Je veux vous parler aujourd’hui de ce déroutant paradoxe souvent observé à la bourse. Je présenterai d’abord mes observations sur l’évolution du prix des actions des derniers mois pour ensuite élaborer sur cette relation amour-haine qu’entretiennent parfois la bourse et l’économie.

À l’automne 2018, alors que la croissance de l’emploi était robuste et que l’économie progressait à grande vitesse, l’indice S&P500 a perdu un cinquième de sa valeur (recul de 19.8% en trois mois). Les investisseurs craignaient notamment que les hausses régulières des taux d’intérêt par la Réserve fédérale américaine (Fed) ne finissent par faire dérailler l’économie.

Pourquoi a-t-on monté les taux d’intérêt en 2018?

Il est courant de voir une banque centrale monter son taux directeur à cette étape du cycle économique pour assurer la stabilité des prix (éviter une augmentation significative de l’inflation). Elle agit ainsi lorsque l’économie est en forte croissance.

Une hausse de taux n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle en soi. Si l’on demeure au premier niveau dans nos interprétations, c’est même le contraire. Le fait de monter les taux d’intérêt est une reconnaissance, un aveu d’une banque centrale sur les conclusions de leur analyse approfondie de la situation économique à l’effet que l’économie est en excellente santé et que la croissance est forte (ou même très forte). L’investisseur ne dispose typiquement pas des outils ou de la connaissance des banques centrales. Il serait à priori logique qu’il se réjouisse lorsqu’un établissement, plus renseigné que lui, l’informe de l’état actuel de l’économie.

Mais les réflexions des investisseurs ne s’arrêtent pas ici. On passe au deuxième niveau. Que l’économie soit forte actuellement, c’est une chose, mais son élan finira potentiellement par être freiné par ce cycle de hausses de taux d’intérêt. Les profits des entreprises tendront à être moins élevés si la charge d’intérêt sur leurs emprunts augmente au fil du temps. À la bourse, ce n’est pas le présent qui compte. C’est l’avenir. Le prix des actions bouge souvent en anticipation des prochaines actions des banques centrales. Dès la publication d’une statistique économique importante, les différents intervenants sur les marchés estiment sans délai les impacts de celle-ci sur les décisions futures des autorités monétaires à propos des taux d’intérêt. Ils transigent sur le champ, et le prix auquel les instruments financiers se négocient s’ajuste instantanément sous l’influence de ces nouvelles anticipations. Ainsi, vers la fin de 2018, plus l’économie se montrait robuste, plus les investisseurs percevaient un risque élevé que la Fed relève trop souvent et trop agressivement son taux directeur (ce qui aurait subséquemment mené à un ralentissement économique).

Or, le discours de la Fed s’est mis à changer à l’arrivée du nouvel an. Révisant à la baisse ses prévisions sur la croissance économique, elle laissait maintenant entendre qu’elle hausserait les taux moins rapidement en 2019 que ce qu’elle aurait cru. Ce développement a semblé plaire aux investisseurs (progression importante du prix des actions en janvier). On observe régulièrement ce genre de réaction à la bourse, ce qui est plutôt paradoxal à mon avis. On craint un éventuel ralentissement de la croissance économique qui pourrait être occasionné par des hausses de taux. En même temps, on préfère au jour le jour des données économiques qui témoignent d’un ralentissement de la croissance économique, pour que la Fed ne monte pas les taux (puisqu’elle risquerait ainsi de provoquer un ralentissement de la croissance économique). Dans mon esprit, c’est ni plus ni moins l’équivalent de se priver de notre voiture, en la donnant au premier venu, par crainte de se la faire voler, et ainsi en être privé.

Que ces comportements soient rationnels ou non, ce n’est pas important. Le plus important, c’est de reconnaître qu’ils existent. C’est le marché qui décide et non la logique. Plus le premier trimestre de 2019 avançait, plus le message pessimiste des différentes banques centrales s’uniformisait à propos de l’économie (sans pour autant provoquer un recul du prix des actions). L’investisseur recevait plutôt positivement le message de ralentissement des banques centrales : moins de hausses de taux sont à prévoir, ce qui diminue le risque qu’une hausse de taux ne provoque un ralentissement économique!

La Banque du Canada a maintenu son taux directeur à 1,75% à sa rencontre du début du mois de mars. Elle a adopté un ton légèrement plus accommodant, laissant entendre qu’il y avait davantage d’incertitude quant au moment des prochaines hausses de taux. La banque centrale s’attend maintenant à ce que l’économie canadienne soit plus faible au premier semestre de 2019 que dans son analyse précédente (celle de janvier 2019). Elle surveille de près l’évolution des dépenses des ménages, des marchés pétroliers et des politiques commerciales mondiales. Rappelons que la Banque du Canada avait augmenté son taux directeur à cinq reprises entre juillet 2017 et octobre 2018. Il est inchangé depuis.

La Banque centrale européenne (BCE) a annoncé en mars des mesures pour tenter de ranimer l’économie de la zone euro. L’Italie est entrée en récession et la BCE reporte maintenant les hausses de taux au moins jusqu’à l’an prochain.

La Fed a quant à elle abandonné à la mi-mars les projections de nouvelles hausses des taux cette année, invoquant un ralentissement attendu de l’économie. Marquant un virage important, la Fed ne s’attend maintenant à augmenter qu’une seule fois ses taux d’ici 2021. Elle ne prévoit plus qu’il soit nécessaire de se prémunir contre l’inflation par une politique monétaire restrictive. De plus, la Fed a annoncé qu’elle ralentira la réduction mensuelle de son bilan (un autre signe de son manque de confiance en la robustesse de la croissance économique).

En conclusion, le virage à 180 degrés des banques centrales semble plaire pour l’instant aux investisseurs. Ainsi, le plus grand danger qui guette les actions présentement pourrait bien être une amélioration des conditions économiques. Quel paradoxe! Le moindre développement positif sur le plan géopolitique ou économique pourrait inciter les banques centrales à recommencer à envisager des hausses de taux, ce que les investisseurs pourraient recevoir négativement. Pour l’instant, bad news is good news

Eric Gaudreau, M.Sc., CFA
Conseiller en placement
Gestionnaire de portefeuille