Éditorial

Modèle décennal et bourse

Les années qui se terminent par le chiffre 7, comme 2017 par exemple, ont de quoi nous faire peur. Plusieurs exemples récents peuvent alimenter nos craintes : le dégonflement de la bulle immobilière de 2007, la crise financière asiatique de 1997 et le krach boursier de 1987. S’agit-il d’une simple coïncidence ou d’un phénomène cyclique? Nous allons aujourd’hui nous attarder au modèle décennal et aux tendances boursières utiles à l’investisseur saisonnier.

La théorie du modèle décennal suggère que les années se terminant par 0 ou par 7 soient souvent négatives à la bourse. Les années 5, 8 et 9 sont, quant à elles, parmi les meilleures. Il s’agit du cycle le plus controversé parmi les phénomènes saisonniers dont je discute avec mes clients. C’est LE modèle qui me vaut le plus d’objections. Comment expliquer que les marchés boursiers tendent à être négatifs en début de décennie, à progresser ensuite longuement pour atteindre des sommets aux années 6 ou 7, et chute ensuite pour finalement connaître de fortes avancées vers la fin? Je n’ai pas la réponse. Ce qui compte pour l’investisseur saisonnier, ce ne sont pas les raisons de ces performances, mais plutôt la récurrence ou les probabilités de succès des stratégies étudiées. Je vais néanmoins présenter aujourd’hui quelques raisons qui poussent certains auteurs à croire en un modèle décennal des rendements boursiers.

En 1939, Edgar Lawrence Smith a combiné deux théories pour expliquer la notion du cycle de 10 ans dans son livre intitulé Tides of the Affairs of Men. Il s’est servi de la théorie de la saisonnalité (périodes de 12 mois) ainsi que de la théorie de Wesley C. Mitchell des cycles de 40 mois[i]. En combinant ces phénomènes, Smith a suggéré l’existence d’un cycle de 120 mois. Ainsi, dix cycles de 12 mois et trois cycles de 40 mois coïncideraient à tous les 10 ans (120 mois). À l’aide de données historiques, Smith soutien sa théorie en faisant ressortir des caractéristiques qui tendent à se répéter en effet à tous les 10 ans. Précisons que Smith n’utilise pas le calendrier civil. Il définit plutôt octobre comme étant le 1er mois de l’année. L’auteur introduit aussi d’autres notions qui allongent ou raccourcissent parfois le cycle et qu’il explique par l’effet des phénomènes météorologiques sur la psychologie humaine[ii]. D’autres études sur le sujet font également ressortir qu’il ne faut pas s’attarder qu’aux années civiles. L’auteur Jay Kaeppel observe une poussée haussière du 1er octobre de l’année 4 au 30 juin de l’année 6 de chaque décennie depuis 1902[iii]. Malgré toutes ces nuances, un point demeure : la trajectoire des marchés semble se répéter régulièrement d’une décennie à une autre.

Croyance ésotérique ou phénomène statistiquement significatif? À vous d’en juger. Je dois avouer que l’échantillon de données n’est pas très grand, puisqu’il n’y a qu’une seule année à tous les 10 ans qui se termine par le chiffre 7. Mais on ne devrait pas ignorer à mon avis le phénomène pour autant. Certaines mesures économiques sont reconnues sur le plan statistique, mais sont difficiles à utiliser dans une stratégie d’investissement. Prenons l’exemple des récessions, définies comme étant un recul du produit intérieur brut (PIB) sur deux trimestres consécutifs. Au moment où l’existence d’une récession est confirmée, nous en sommes parfois déjà sortis. En effet, le PIB n’est connu qu’après coup. Il est généralement trop tard pour ajuster son portefeuille puisque les marchés sont souvent négatifs depuis bien longtemps.

Bref, même si un indicateur n’est pas très robuste sur le plan statistique, il attirera mon attention s’il a la qualité d’être connu à l’avance. Déjà lorsque Smith a rédigé son livre, en 1939, nous pouvions identifier quelques moments clés à surveiller pour la décennie 2010 à 2019. Nous les connaissions, trois quart de siècle à l’avance, alors qu’il n’existait peut-être pas encore de copie imprimée du calendrier 2017. Un sommet est souvent atteint à quelque part durant l’année 6 ou 7 (les nouveaux sommets historiques de tous les temps des actions américaines atteints cet été n’ont pas de quoi surprendre selon ce modèle)[iv]. Pour les prochains temps, un certain recul serait à prévoir selon cette théorie. L’année 8 du cycle décennal étant en moyenne la deuxième meilleure du cycle de 10 ans, tous les espoirs sont permis pour une reprise subséquente.

Le modèle du cycle électoral américain devrait lui aussi nous inciter à la prudence puisque nous sommes dans la première année de mandat d’un président. La théorie de la saisonnalité nous dit que la période estivale est typiquement moins favorable aux actions. L’histoire nous enseigne que lorsque nous sommes dans la phase défavorable simultanément pour ces trois phénomènes (année 7 du cycle décennal, période estivale et année post-électorale), la prudence est de mise. La convergence de ces phénomènes survient à tous les 20 ans et les rendements sont décevants sur le plan historique à ces occasions, particulièrement d’août à octobre.

Terminons sur une note plus légère. Pour tester une bonne fois pour toute si le 7 est véritablement un chiffre chanceux, j’ai récemment dérogé à ma règle et je me suis procuré un billet à gratter Le 7 chanceux de Loto-Québec. Je vous confirme une chose : j’ai perdu toute ma mise (1$). À vous d’en tirer vos propres conclusions…

[i] Mitchell (1874-1948), un des fondateurs du National Bureau of Economic Research (NBER), a démontré empiriquement que les récessions ont États-Unis ont souvent été espacées de 40 semaines ou d’approximativement 4 ans.
[ii] Source : site Internet de la Market Technician Association (www.mta.org/kb/decennial-pattern/
[iii] Source : Seasonal Stock Market Trends: The Definitive Guide to Calendar-Based Stock Market Trading, Jay Kaeppel, 2008.
[iv] Le 3 juillet 2017, l’indice Dow Jones des valeurs industrielles a dépassé son sommet historique précédent, excédant les 21,550 points pour la première fois.

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